07/07/2011

Au bar de la vie

Accoudé au bar d'un restaurant bruyant, je discutais avec une amie qui contemplait avec nostalgie ses années d'innocence.

- Comment se fait-il qu'il y a tant de gens qui sont heureux sans se poser de questions, commença-t-elle ? Je voudrais simplement vivre de façon spontanée et légère en arrêtant de me prendre la tête.
- Mais qu'est-ce qui te dit que ces gens sont heureux ? Pour moi, lui dis-je, la spontanéité et la légèreté ne sont pas au début, ils viennent à la fin. Ils sont le résultat d'une culture de soi.
- Une culture ?
- Oui, une culture, comme dans cultiver son jardin. Et l'on pourrait dire que les fleurs de ce jardin ont pour nom légèreté et spontanéité.
- Je ne savais pas que tu étais poète. Allons ! Vite à nos bêches et à nos râteaux ! Vivement la thérapie, les jus verts et la méditation. Cap sur la légèreté !
- Oh, tu peux choisir les outils qui te semblent adéquats, lui répondis-je, amusé. Il s'agit essentiellement de s'ouvrir.
- Nous y voici, tu veux dire que je ne suis pas ouverte ?
- Plutôt un peu paresseuse, si je peux me permettre. Le travail sur soi consiste en la culture d'une attitude d'ouverture au soi profond, aux autres et à l'univers. Et comment se rappeler l'ouverture si on n'y met pas un peu d'effort et de constance ?
- C'est vrai. Lorsque je passe trop de temps en ville, je finis par oublier que les arbres existent et je les redécouvre avec émotion à chaque fois.
- Tout comme on oublie sa véritable nature et qu'on la redécouvre avec émotion...
- Comme c'est mignon. Je n'avais jamais pensé que la psychothérapie et la spiritualité servaient à mieux voir les arbres à la campagne, ajouta-t-elle, taquine.
- La psychothérapie vise l'ouverture d'un moi qui s'est refermé sur lui-même et qui ne vois plus rien autour, continuai-je sur le même ton espiègle. Elle répond à la question « Qui suis-je ? » en disant que ce moi tire son identité de ses lignées familiales et de tout ce qu'il a vécu auparavant. La spiritualité recadre cet effort dans un contexte plus large. Elle répond à la question « Qui suis-je ? » en proposant qu'une partie de soi dépasse largement la lignée familiale et le passé. Elle enseigne que l'on est une parcelle lumineuse et joyeuse d'un univers en mouvement et que nos dons et nos talents nous aident à goûter et à exprimer cette réalité fondamentale.
- C'est pour cela que j'ai seulement envie de danser ces jours-ci. Mon soi profond doit vouloir dire à la paresseuse de se mettre en mouvement, reprit-elle, narquoise.
- On peut rentrer par la porte qui nous plaît ! L'essentiel est de se mettre en mouvement.
- C'est une blague ! Je ne me mettrai pas à danser. Je suis tellement rouillée que ça me fait mal juste à y penser.
- C'est normal. Tant qu'on ne bouge pas, on ne sait pas que l'on n'est pas en forme. Quand on s'ouvre, on prend conscience de nos résistances à s'ouvrir et c'est terrible. Mais on doit persévérer car la joie, c'est de danser. Non ?
- Oui, mais on a quand même peur que ça fasse mal !
- Ou peut-être que l'on a peur de perdre pied en dansant dans une réalité plus vaste... L'immobilisme nous donne une sensation de sécurité et de protection. En réduisant la perspective, on a l'impression de contrôler notre monde. Mais on se retrouve à voguer à contre-courant de la fluidité même de la vie. Et ça finit par faire mal parce que c'est épuisant.
- Tu crois que nos heurts et nos souffrances sont liés au fait que nous allons à contre-courant ?
- Oui, on épuise la plupart de nos forces à résister au mouvement naturel de la vie. C'est affaibli par le choc d'un naufrage, qui a emporté tout ce que l'on pensait être, qu'on se laisse enfin aller au courant plus fort et plus puissant qui nous entraîne à vivre plus légèrement.
- On peut aussi se noyer...
- Le danger de noyade vient surtout de notre accrochage aux vieilles émotions et aux vieilles idées dans lesquelles on tourne en rond comme dans un remous.
- Comme dans un remous... Une belle image. C'est vraiment léger ton truc ! Décidément, cette conversation est de plus en plus éclairante. Je suis heureuse de me rendre compte qu'il y a des gens qui se prennent encore plus la tête que moi ! Allez, je te commande un autre verre !

Photo Guy Corneau

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