06/07/2012

Comment vivre sans prétention ?

Vanité, tout est vanité, disait le poète ! Mais comment vivre sans prétendre à quoi que ce soit? Voilà la question que je me pose ces jours-ci. Comment vivre en étant une pure expression de l'univers, de sa beauté et de sa puissance, comme nous le proposent les sages?

Bien que je puisse croire sans peine que le secret de l'équilibre, de la santé et de la joie réside dans une telle attitude, il me semble qu'aussitôt que je pense et que j'agis, je me concentre et me contracte à mon insu. Autrement dit, dès que je m'applique à devenir quelqu'un je perds mon lien avec l'univers. J'épouse une identité que je défends parfois farouchement. Je suis un Québécois d'origine francophone et je viens de la petite ville de Chicoutimi dans la région du Saguenay. J'ai grandi au sein d'une famille modeste qui trimait dur et je porte les marques d'une enfance douce-amère. Alors, quand le théâtre de ma vie ouvre ses portes d'une journée à l'autre, je joue à tout cela avec conviction. En fait, si je me contentais de jouer à tout cela, ça irait encore. Je me prends plutôt à être très sérieux à propos de mon rôle et je commence à prétendre quelque chose.

Par exemple, comme si cela allait de soi, je m'attends à ce que la nature de mon travail et ma réputation attirent des signes de reconnaissance de la part des autres. J'escompte en somme des marques de mérite parce qu'elles me flattent, me rassurent et me confirment que j'existe. Comprenez bien que je ne me promène pas dans la rue en espérant une quelconque gratitude. Je ne pense même jamais à ça. C'est juste que, du coin de l'œil, je me prends sur le fait de temps à autre. J'entrevois alors les motivations inconscientes de mes comportements. Cela m'étonne toujours. Et encore, si ce n'était que ça. Quand je pousse l'observation un plus loin, je me rends compte qu'en raison de mes blessures anciennes et de mes souffrances passées, je crois avoir droit à une vie sans anicroche où je suis accueilli avec chaleur et où l'on me traite avec respect. Je prétends également mériter une vie sans trahison, sans tromperie, sans jalousie, sans envie et sans abandons. Je tente même de plier la vie à mes attentes excessives et cela m'irrite quand les obstacles deviennent trop importants.

Mais chacun sait que la vie est remplie de pièges et d'écueils. Les embûches sont infinies de même que les occasions de trébucher. De peine et de misère, je l'ai appris à mes dépens. J'ai compris graduellement que ce qui faisait la dignité d'un homme, que ce qui le rendait digne de respect, était sa façon de se tenir dans la tempête. Quand l'épreuve survient, on apprend qui l'on est. On sait alors de quel bois on se chauffe et on découvre ses ressources. Et, alors que la maladie ou l'épreuve vous ont dépouillé d'une bonne couche de complaisance vaniteuse, celui que l'on rencontre en soi est un autre. Il a des ressources lumineuses, joyeuses et amoureuses, toutefois il ne saurait prétendre à rien, car ce qu'il a véritablement appartient à tous.

Notre nature universelle est faite de joie, d'amour et de lumière. Elle ne saurait devenir un objet de vanité puisqu'elle existe sans que nous ayons à la mériter ni à faire quoi que ce soit. Sauf la découvrir, bien entendu. Pour cela, chacun est invité à détacher son regard des difficultés et des ombres qui traversent toute vie pour se réjouir de la partie lumineuse qui brille en soi au-delà de sa biographie. Ce qui est en jeu est un choix fondamental : celui de choisir ses états intérieurs. Et lorsqu'à certaines heures de certains jours, la joie est en soi, on se sent alors mystérieusement en lien avec l'univers et l'on sait que l'on répond par notre existence à la beauté et à la force de la vie.

De là à dire que l'on est devenu sage, ne serait-ce qu'une petite heure, voilà une prétention que je ne saurais avoir. Vanité, tout est vanité, disait le poète! Et encore, je ne vous ai pas parlé de ce que nous prétendons ne pas être...

Photo Guy Corneau

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