27/11/2012

Crois ou meurs

Je mangeais chez des amis musulmans dernièrement. La religion est venue sur le tapis tout naturellement. Je leur ai demandé si le fait de vivre dans un monde chrétien où on leur souhaite Joyeux Noël à l'approche des Fêtes les irritait. « Pas le moins du monde, me dirent-ils en choeur. Noël est devenu une fête essentiellement commerciale. Elle n'a pratiquement plus de connotation religieuse. C'est un peu comme la journée de l'Action de Grâce (Thanks Giving) aux Etats-Unis qui a pris une énorme place parce qu'aucune religion ne peut se l'approprier. » Surpris de leur réponse, je m'informai de leur pratique religieuse. « Nous ne sommes pas très pratiquants, dirent-ils. Nous buvons de l'alcool, mais nous ne mangeons pas de porc. Et nous jeûnons pendant le Ramadan. »

Ce point m'a beaucoup intéressé. Ils m'ont expliqué que le jeûne physique finissait par provoquer également une épuration psychologique qu'ils appréciaient beaucoup. Cela m'a fait penser à mes amis juifs qui ne pratiquent plus mais qui respectent encore les grands passages comme le Yom Kippour, le jour du Pardon où l'on jeûne pendant 25 heures. J'en vins à me demander comment il se faisait que ces religions aient pu distiller leur esprit à l'intérieur des cœurs au point où même des gens qui n'y adhèrent plus continuent à en célébrer les grands passages. D'enfance chrétienne, il ne me viendrait pas à l'idée de jeûner pendant la carême ou d'entreprendre une épuration intérieure pendant le temps de l'Avent qui prépare la naissance de Jésus.

Comment se faisait-il que j'avais jeté le bébé avec l'eau du bain ? En rompant avec le christianisme de mon enfance, j'avais aussi rompu avec son esprit. En me débarrassant des formes extérieures, j'avais aussi rejeté la sagesse de cette religion. J'allais encore à la Messe de Minuit avec ma mère et je donnais de l'argent pour la guignolée des pauvres, mais c'était à peu près tout ce qui restait. Que s'était-il passé pour que je juge que toutes les propositions de la religion qui avait bercé mon enfance étaient caduques ? J'avais réagi aux abus de pouvoir des prêtres pour sûr. Le fait qu'ils ne respectaient pas les règles qu'eux-mêmes nous imposaient m'avait dégoûté, notamment sur le plan sexuel. Mais il y avait autre chose.

Je me mis à penser aux religions antiques. Ce sont toutes des religions « symboliques ». Je m'explique. Il ne serait pas venu à l'esprit des Égyptiens de penser que le mythe d'Isis et Osiris qui a généré des cultes pendant plus de 3 000 ans fasse état d'une histoire réelle. De même, les Grecs ne pensaient pas que les dieux de l'Olympe existaient bel et bien dans la réalité. Il en est allé tout autrement avec les Chrétiens. Le christianisme a franchi un pas important en imposant la réalité du Christ et tous les détails de sa vie comme véridiques et historiques. Ainsi, on est vite passé à une sorte de « Crois ou meurs ! », même s'il fallait croire des choses incroyables.

La virginité de Marie, par exemple. Avec nos connaissances actuelles, on a peine à adhérer à l'histoire d'une femme engendrant un enfant tout en conservant sa virginité. C'est pourtant ce que le dogme nous propose comme irréfutable. S'il vous est impossible de penser de la sorte, vous risquez l'excommunication. Il y a pire, le fait que vous deviez y croire réellement évacue pour ainsi dire la force du symbole. N'est-il pas plus intéressant de penser que, quels que soient les écueils rencontrés, une partie de nous reste toujours vierge et peut toujours engendrer une nouvelle lumière, une nouvelle inspiration, à même de nous sauver ? La même chose vaut pour la crucifixion. Symboliquement, la scène reflète parfaitement combien chacun de nous est déchiré entre ses passions égocentriques et le goût d'aller vers le bien. Mais si vous devez croire à l'histoire elle-même et qu'un jour on finit par prouver que Jésus n'est pas mort sur la croix, le symbole sera évacué du même coup.

Le christianisme a trouvé sa force en imposant sa réalité historique jusque par l'épée. Mais à mesure que les connaissances s'agrandissaient, le dogme a perdu sa force de persuasion. Le fait est que la naissance de Jésus a lieu au moment du solstice et qu'elle se calque ainsi sur les grandes fêtes païennes. L'humanité a toujours célébré l'arrivée de la nouvelle lumière et, à bien y penser, c'est sans doute à cela que nous devrions tenir, extérieurement et intérieurement.

Photo Guy Corneau

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