18/04/2011

Dépression et expression

Tout en continuant cette série de chroniques sur la psychothérapie et la spiritualité, je désire introduire aujourd'hui la question de la créativité car c'est souvent sur ce terrain que ce que nous enseigne tant la psychologie que la sagesse universelle vient se concrétiser. Je reprends donc le thème des mécanismes de défense psychiques que j'ai abordés dans une chronique précédente pour vous montrer que parfois ils se rigidifient au point de précipiter la personne dans la maladie. L'exemple d'Henriette me vient à l'esprit.

Henriette aborde la cinquantaine. Depuis de nombreuses années, elle agit à titre de gestionnaire dans une grande institution. Elle est très appréciée au travail et, suite au départ de son fils de la maison, son emploi est devenu sa principale raison de vivre. Dans le contexte économique actuel où l'on demande aux gestionnaires de faire plus avec moins, son travail est devenu de plus en plus exigeant au fil du temps. Si bien, que depuis deux ans, Henriette souffre de troubles dépressifs sérieux. Elle a consulté et on lui a conseillé des anti-dépresseurs qu'elle prend tout en sentant qu'il y a plus à faire pour régler le problème.

La dépression est le signal utilisé par le psychisme pour nous dire que l'action que l'on fait n'a plus de sens. Cette activité peut garder un sens objectif aux yeux de la communauté, mais pour soi elle n'en a plus. Henriette a pris peur devant la dépression. Elle a serré les dents, renforçant par le fait même ses mécanismes de défense. Ainsi, cette grande sensuelle n'a pratiquement plus de vie affective ni érotique. Plus, celle dont le rêve d'adolescente était de devenir danseuse ne va plus jamais danser. Elle craint même ses fantasmes qui la perturbent trop. Elle ne se permet plus de rêver à une autre vie et la richesse de son imagination s'est tarie.

Le sentiment d'impuissance mène à la maladie
Nous pourrions dire qu'Henriette est plongée en pleine névrose. Une névrose prend place lorsque les mécanismes de défense qui visent normalement à nous protéger de perturbations émotionnelles trop fortes finissent par empêcher l'accès à la vie pulsionnelle. Ainsi, la vie d'un être s'appauvrit et il finit par étouffer dans sa cage de peurs, de jugements et de devoirs.

Henriette se juge sévèrement pour son manque d'énergie au travail. Elle se compare sans cesse et elle constate qu'elle n'a pas l'enthousiasme de ses jeunes collègues. Elle n'ose pas changer de position parce que l'âge de la retraite avance à grands pas et qu'elle ne veut perdre ni sa pension, ni l'estime dont elle jouit dans sa profession. Pourtant, plus elle tient à faire ses devoirs à la perfection, plus elle doit faire des efforts qui finissent par lui coûter trop cher en termes d'énergie. Elle ne se sent plus à la hauteur et elle vit de l'impuissance. Ce stress qui s'est transformé en détresse intérieure est précisément le genre de tension qui conduit un être à la maladie.

Pourtant, cette dépression comporte un aspect très sain. Elle manifeste l'intelligence de la nature. Elle constitue une réponse appropriée à une demande qui ne l'est plus. Bref, la dépression est la réponse normale de l'organisme à une pression trop forte et devenue ingérable.

Retrouver le chemin de l'expression
Que faire ? J'ai parlé avec Henriette pendant quelques heures. Elle désirait que je l'oriente vers un nouveau thérapeute. Je lui ai plutôt demandé ce dont elle avait vraiment le goût, ce qui la ferait vibrer de plaisir. Elle m'a avoué très simplement qu'elle avait envie de danser. La danse constituait pour elle l'essentiel de ce qu'elle avait refoulé. Après avoir passé en revue les peurs qui l'empêchaient de donner suite à son souhait, nous avons discuté des types de danses qui pourraient l'intéresser. Elle a fini par arrêter son choix sur un cours de danse improvisée et elle s'est également inscrite à un cours de yoga pour apprendre à se détendre et méditer.

Ainsi, elle consacrera désormais deux des soirées de chaque semaine à des activités qui la passionnent. Elle n'arrêtera pas de travailler, elle n'ira pas dans une thérapie analytique, elle répondra plutôt à son besoin d'expression créatrice. Je serais très étonné que la dépression vienne à nouveau la talonner puisque le message de la maladie a été entendu, interprété avec justesse, et qu'Henriette est passée à l'action. Nous pourrions dire qu'elle a retrouvé le chemin de l'expression de son essence. On ne peut réprimer ses talents et ses goûts sans que le sens de sa vie ne s'érode graduellement. Il faut alors avoir la sagesse de revenir sur ses pas afin d'apprendre à exprimer le meilleur de soi.

Photo Guy Corneau

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