09/09/2011

Et délivrez-nous de l'espoir

Le petit conseil entendu à la radio, le témoignage de quelqu'un que nous aimons, quelques lignes d'une chronique, tout cela nous donne de l'espoir. Et cette forme d'espoir stimule la vie en nous. Elle nous fait entrevoir des jours meilleurs. Il n'y a rien de plus normal. Toutefois, l'espoir a un aspect plus sombre : il nous amène à remettre sans cesse à plus tard la raison même de notre existence, le bonheur. À quoi bon attendre d'aller mieux pour être bien ? À quoi bon attendre que la douleur cesse pour aller mieux? À quoi bon attendre la guérison pour goûter la vie ?

Nous croyons fermement que notre condition intérieure, c'est-à-dire notre sensation de bonheur, s'améliorera si nous nous procurons tel objet, accomplissons telle chose, nous astreignons à telle discipline, cessons de nous comporter de telle façon ou réglons tel problème. En général, il n'en est rien. Cet ajournement perpétuel de l'essentiel au nom de l'espoir de jours meilleurs est une sorte de leurre, un leurre qui nous entraîne dans des comportements enfantins. En effet, comment pouvons-nous vraiment arriver à croire qu'une nouvelle marque de hamburger va nous procurer l'intensité de vie que nous cherchons ?

Vivre d'espoir est une recette infaillible pour le désespoir et la mise en échec perpétuelle de soi. Elle devient la source même d'une piètre image de soi. Car nous sommes rarement à la hauteur de nos propres attentes et des espoirs que nous formulons intérieurement par rapport à l'amélioration de ce que nous sommes. Les rares fois de ma vie où j'ai été à la hauteur de mes attentes furent des occasions où j'ai été si malade que je n'avais même plus la force de formuler l'avenir immédiat. Délivré du poids de l'auto-évaluation et de l'auto jugement, je me retrouvais content de mon sort et surpris d'arriver à faire ma vaisselle ou mes courses malgré la fatigue.

J'exagère bien sûr, mais tout essentiel qu'il soit, l'espoir n'en est pas moins une sorte de poison qui nous évite de faire face à notre situation réelle de façon lucide. L'espoir d'une meilleure position matérielle ou de l'allègement d'une réalité affective tendue peut être bénéfique s'il encourage à l'action. Mais force est de constater que notre condition de nantis sur cette planète, si elle favorise le bonheur, ne l'engage pas nécessairement. Le plus grave est que la plupart du temps nous nous contentons d'espérer passivement que ça aille mieux, en attendant que passent les moments difficiles.

Plus crucial que d'espérer, il est important d'apprendre à respirer dans l'impasse, de constater la perfection même de ce qui nous arrive et de réaliser que nous avons participé à la création de ce moment qui, malgré toutes les apparences du contraire, est là pour faciliter notre libération. Ne serait-ce que pour nous délivrer de l'impérialisme des choses à faire. « Je n'ai pas le goût de le faire, ça ne me tente pas » est souvent la réponse la plus juste que nous puissions offrir aux nombreuses demandes qui nous harcèlent et que nous nous imposons. Cela fait de nous un cas désespéré. C'est en cela qu'il y a de l'espoir.

Dans un certain sens, vivre sans espoir nous offre la chance de constater que la vie est sans cesse présente et que l'on peut la goûter en toutes circonstances. Abandonnez pour quelques instants ou quelques jours tout espoir d'un monde meilleur ou d'une version améliorée de vous-même. Vous allez vous retrouver instantanément dans le moment présent. Commencez à goûter sur le champ l'abondance de lumière, d'air, d'eau, de vivres, d'amitié et d'opportunités de votre vie. Cela vous réjouira et vous aidera à vous dégager de ce qui vous tracasse. Intérieurement, offrez aux autres et à la vie vos éclairages, vos connaissances et votre amour sans réserve et sans condition. Cela vous unira au processus vivant et vous énergisera. Ces gestes intérieurs vous procureront une détente qui vous permettra de reconnaître plus facilement les actions justes à poser, les situations importantes à éclaircir. Cela améliorera à la fois votre monde et votre image de vous-même.

Photo Guy Corneau

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