26/04/2012

Et si vous perdiez tous vos biens ?

Dans une édition passée, Paris Match nous parlait de Thierry de Ville Huchet, un courtier français de haut niveau, qui s'est suicidé dans la foulée du scandale Madoff, ce financier américain qui a monté une escroquerie de 50 milliards de dollars. À Chicoutimi, au Québec, le coin de pays d'où je viens, un homme s'est donné la mort après avoir conclu un pacte de suicide avec sa conjointe et tué leurs trois enfants. Cet homme encore jeune en était à sa deuxième faillite personnelle et devait beaucoup d'argent. À des milliers de kilomètres de distance, voici quelques unes des victimes de la crise économique. Sans parler du nombre de chômeurs qui seront engendrés par cet immense bouleversement économique et qui n'auront pour recours que les soupes populaires une fois les caisses des états mises à sec. Grise perspective que celle-ci.

Pourtant, le sens profond de la crise ne change pas. Toujours elle représente une opportunité de changement. Toutefois, le changement nécessaire est souvent à la hauteur du bouleversement, ce qui nous laisse entrevoir une transformation radicale. La course effrénée au profit qui engendre compétition féroce, jugements hauts et courts, ainsi que comparaisons blessantes entre « ceux qui ont » et « ceux qui n'ont pas » arrive à sa fin. Les chevaux que nous sommes sont exténués. Fatigue chronique, épuisement professionnel, dépression répondent depuis déjà une bonne vingtaine d'années à un système qui pressurise ses protagonistes indûment. On aura beau injecter des milliards dans l'économie, si rien n'est fait pour changer de cap, nous frapperons le mur. Quels seront donc les effets de la crise ? Les deux exemples que je donnais plus haut nous en donnent déjà un avant-goût. Elle commencera par niveler une partie des inégalités. Plusieurs nantis se retrouveront soudainement au même niveau que les plus pauvres parce qu'ils auront perdu leur argent.

Le problème des économistes réside dans le fait qu'ils traitent les êtres humains de façon rationnelle. Ils croient en des comportements raisonnés et tentent de prédire à partir d'attitudes raisonnables les tendances du marché. Or, il n'y a rien de moins rationnel qu'un être humain jeté en pleine insécurité. Cet être n'agit plus, il réagit. Il devient hautement imprévisible. La courbe en dent de scie des marchés des derniers mois nous donne d'ailleurs une image très fidèle des mouvements émotifs des investisseurs. Une seule prévision possible : plus rien n'est prévisible. Comme le dit ma conseillère à la banque : « Votre boule de cristal est aussi bonne que la mienne, Mr Corneau. »

Un des enseignements de la crise est que nous ne sommes pas des machines ni des marchandises, et que se traiter ou se laisser traiter comme tel mène à la catastrophe, une catastrophe que nous commençons tout juste à appréhender. Sachant cela, nous avons encore quelques années pour transformer notre épreuve en créativité, devenant des acteurs du changement au lieu d'en être les victimes, car changement il y aura, que nous le subissions ou en devenions des acteurs conscients.

Dans ma boule de cristal où flottent des nuages de psychologie, le message de la crise est de passer le plus vite possible à la solidarité humaine, de remettre les valeurs humanistes à l'ordre du jour, de faire de la fraternité entre les êtres et les peuples, la chose la plus précieuse au monde, de mettre un frein aux guerres, de faire manger tout le monde, de favoriser l'accès à l'éducation et à des soins de santé adéquats, bref, de faire en sorte que tous les habitants de cette planète puissent retrouver leur dignité.

Vous trouvez mon propos utopiste ? J'admettrai sans peine qu'il l'est. Mais parions quelque chose. De mon côté, je gage que la crise économique ne nous lâchera pas tant que nous n'aurons pas opéré ce changement radical de perspective, un changement qui semble impossible à envisager aujourd'hui et qui pourtant sera possible demain en raison de l'ampleur de la misère humaine ou en raison de la sagesse et de l'inventivité dont nous aurons su faire preuve.

Et vous que gagez-vous ? Quel sens voyez-vous à la crise ? Si vous perdiez tous vos biens du jour au lendemain, si la monnaie ne valait plus rien, sur quoi reposerait votre sécurité ? Sur le sourire de votre prochain.

Photo Guy Corneau

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