24/04/2013

L'union fait la frite

J'étais de passage en Belgique pour la tournée de promotion de mon livre Revivre ! lorsqu'une auditrice a placé un gros bémol sur le contenu de ma conférence. Elle m'a fait remarquer, sans rire, que l'on ne disait pas Bruxelles mais bien « Brusselles ». J'ai bien réfléchi à la question et j'ai fini par me dire que c'est comme dans « taxi ». Ne dit-on pas « tassi » ?

Toutefois, lors de mon séjour, j’ai pu constater que la Belgique avait besoin bien plus que d’un exercice de prononciation pour concevoir son avenir. Il en faudrait un de visualisation intense de l’idéal qui fonde le pays et qui proclame haut et fort que « l’union fait la force ». En effet, il semble y avoir pas mal de friture sur la ligne de communication entre les wallons et les flamands. La recette des fameuses moules-frites risque de se perdre dans la désunion des communautés. Tout le monde le sait, des frites dignes de ce nom, ce n’est pas si fréquent. En tout cas, de celles comme j’en mange à la baraque à frites de la Place Jourdan après mes conférences, ne courent pas les rues.

Le soir de mon arrivée, tous les journaux titraient à la une que le pays venait de battre le record mondial du plus grand nombre de jours sans gouvernement. Le lendemain, Métro imprimait « L’union fait la frite ». Ça m’a fait réfléchir. Le plus grand nombre de jours sans gouvernement, ce n’est pas du tout la Belgique qui le détient. C’est chacun de nous. La plupart des personnes que je connais, moi y compris, se promène comme ça pendant des décennies. Nous nous dirigeons au radar, sondant dans les yeux des autres leur opinion sur nous, nous pliant à des demandes à peine formulées, trouvant là la direction à emprunter. Tout cela dans le simple but d’être aimé, de garder la cote, de faire «tendance ». Nous entretenons une contenance de façade pour jouir du précieux nectar de la reconnaissance publique. En réalité, bien des gens naviguent à vue sur des barques sans gouvernail livrés aux eaux tumultueuses de leurs émotions. Pourquoi ? Parce que cette fameuse reconnaissance leur permet de mettre en échec leur peur de vivre ou de mourir, leur peur du vide, bref, leur peur de ne pas exister.

Vu sous cet angle d’ailleurs, mieux vaut un bon vieux conflit que le calme plat, car tant qu’il se passe quelque chose, ça bouge, et on a l’impression d’exister. C’est paradoxal n’est-ce pas ? C’est comme un couple abonné aux querelles mais qui ne se sépare jamais. Ce n’est pas sain, mais ça permet d’exister. Ça sert aussi à contrer la peur de l’inconnu. Les querelles politiques nous font vivre, mais ça ne règle pas du tout le problème de la « gourvernance » intérieure, ni de celle des pays. Car nos gouvernements ne sont que le pauvre reflet de nos pratiques intimes. On ne peut pas en sortir.

Alors, le gouvernail, c’est quoi dans une vie humaine ? Ce sont nos idéaux. Ce sont les valeurs qui orientent nos vies. Elles représentent ce qui a permis à l’humanité d’avancer jusqu’ici. Elles sont notre mémoire collective. Elles gardent les hommes contre les pires écueils. Un environnement sain, un meilleur partage des richesses, la paix, l’égalité des êtres, la liberté, la justice, l’unité, voilà des idéaux que nous partageons tous. Toutefois, nos actions ne sont pas toujours cohérentes avec les principes qui nous guident. Alors, la désunion l’emporte. Suivre ses idéaux, cela exige des efforts, de la vigilance, de la discipline et des sacrifices, que des mots qui sont tombés en désuétude, des mots qui ne sont pas divertissants du tout. Pourtant, quelles sont les forces qui permettent réellement de dépasser les querelles d’image et d’égo ? Au-delà des disputes, la lumière de l’idéal nous appelle. Elle est l’une des seules issues possibles.

Bien entendu, je ne suis qu’un psy, étranger en plus. Pourtant, la Belgique est mon pays d’adoption. Mon organisation, les Productions Cœur.com, y a pris naissance. Je connais mal la biographie de cette souffrance belge. Toutefois, je sais de par mon métier que nous sommes plus que nos biographies et que tant que nous nous en tenons à elles, le malheur triomphe. Je n’ai finalement qu’une chose à dire : l’unité ne fait pas seulement la frite, elle fait véritablement la force. Et l’unité, tout le monde le sait, c’est « l’esstase ».

Photo Guy Corneau

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