18/07/2012

La Méduse et le cancer

Quand je faisais mes études de psychanalyste jungien, je trouvais que les récits mythologiques étaient de belles histoires, fascinantes à souhait. Elles avaient certes le pouvoir de captiver l'imagination, mais je mesurais mal leur profondeur. Prenez le récit de Méduse. C'est une créature dont chacun a vu des représentations. Il s'agit d'une femme dont les cheveux sont des serpents. Dans la mythologie grecque, la vision de cette femme pétrifie l'observateur. Si on la regarde directement, on ne peut plus détourner son regard, entraînant ainsi sa propre mort.

Le cancer est quelque chose qui est de l'ordre de la méduse. Il a un aspect si terrifiant qu'il hypnotise sa victime. La personne atteinte vit sous l'emprise d'une vision qui la pétrifie. Son entourage est assujetti à la même fascination, car dans la mort possible d'un proche, il contemple sa propre fin. Dès que vous avez le cancer, on ne vous parle plus que du cancer. C'est comme si vous aviez cessé d'exister autrement. Vous n'avez plus une maladie, vous êtes la maladie. Et comme le dit si bien la fable, c'est cette fascination même qui devient fatale, du moins au niveau psychique. Elle empêche de se détacher et de trouver l'attitude appropriée par rapport à l'atteinte. Pourtant, lorsque l'on a le cancer, les autres aspects de soi continuent à vivre. On demeure un père, un amoureux, un esthète, un amateur de théâtre, quelqu'un d'humoristique, un militant social. Bref, on continue d'exister. À partir du moment où l'on accepte cette réduction de notre individualité au cancer, on est cuit pour ainsi dire. On devient prisonnier de la caverne de Méduse. La peur, l'obsession, l'inquiétude et la fabulation sur notre propre maladie nous enferment et finalement nous emportent plus sûrement que n'importe quel cancer. On meurt d'avoir peur de mourir.

Quelle est donc l'attitude juste devant la maladie et l'épreuve qu'elle représente? Dans le récit mythique, Persée brise le sortilège en évitant de regarder la méduse en face. Il utilise son bouclier comme miroir et, localisant ainsi le monstre, il la décapite en lançant son arme à son cou. Nous pourrions interpréter que c'est le pouvoir de la réflexion qui permet d'abattre Méduse puisque Persée utilise une surface réfléchissante pour s'orienter. C'est cela même qui permet de briser le sortilège, c'est-à-dire qui permet de sortir de la pétrification et de se remettre en mouvement en quittant l'obsession de la mort. Cela rend le cancer plus relatif. À cet effet, le psychiatre Jean-Charles Crombez note qu'il y a une grande différence sur le plan psychologique entre « avoir une maladie » et « devenir une maladie ». Lorsque l'on « a » une maladie, on peut être en relation avec elle plus efficacement. On peut l'objectiver, on peut la voir et dialoguer avec elle. J'ai souvent résumé cette attitude de la façon suivante : la personne déprimée n'est pas la même que celle qui dessine sa dépression. Dessiner sa dépression, cela permet de l'exprimer, de la sortir de soi. Ce geste permet aussi d'éclairer la confusion intérieure. D'autant plus que le patient peut alors dialoguer avec ce qui l'affecte en parlant avec son dessin. Ce n'est pas magique, bien entendu, toutefois cela favorise l'émergence de la partie saine de soi.

Lorsque mon père était malade, il se levait, se lavait et s'habillait comme pour aller au travail. Je trouvais cela enfantin. Pourtant, je me suis vu faire exactement la même chose pendant ma traversée du cancer. Je faisais salon. Je recevais mes amis. Je combattais la pétrification. Si bien qu'un jour, me voyant de fort bonne humeur, un de mes amis m'a demandé tout candidement : « Es-tu certain que tu as le cancer? » Je lui ai répondu qu'en effet je n'en étais pas tout à fait sûr. Mais comme je n'avais rien à faire cet été-là, j'avais décidé d'essayer la chimiothérapie. Il a compris instantanément qu'il était sous l'effet de la méduse. Ainsi, au fil des mois, j'ai constaté que plusieurs personnes auraient préféré me voir alité. Ils auraient pu alors m'apporter le salutaire bouillon de poulet, combattant du coup l'impuissance qu'ils ressentaient sous le regard de la méduse. Lorsque j'ai compris cela, j'ai donné des tâches à mes visiteurs. Par exemple, trouver tout ce qu'il fallait pour le repas du soir et le préparer chez moi. Je n'ai jamais si bien mangé de ma vie et en prime j'ai renoué en profondeur avec chacun de mes amis.

Photo Guy Corneau

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