05/04/2012

La dépression et la crise économique

Le monde économique et le monde psychologique ne se rejoignent pas souvent dans l'actualité. Toutefois, les liens indéniables entre ces deux univers se dévoilent lorsque survient la crise.

Prenez par exemple le mot « dépression ». Le dictionnaire définit la dépression économique comme une « période de ralentissement économique ». Tant qu'à la dépression nerveuse, il la définit comme « un état pathologique caractérisé par une grande lassitude, de la mélancolie, du découragement. » Plus profondément, la dépression nerveuse est un état où la libido, à savoir la somme d'énergie qui part de soi pour animer le monde extérieur, connaît un ralentissement important. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la dépression ne représente pas une perte de cette énergie. Simplement, au lieu de s'écouler naturellement vers l'extérieur, cette énergie reflue maintenant vers l'intérieur. Elle y stimule des éléments psychiques qui prennent alors le devant de la scène intime.

On observe alors une perte de goût pour ce qui habituellement nous stimulait. On ressasse des idées négatives de manière obsessive. On ne comprend plus pourquoi l'on devrait s'investir dans des activités telles que gagner sa vie ou la préserver des coups du destin. Des doutes apparaissent par rapport à sa propre valeur ou la valeur de notre action. Notre utilité personnelle dans le monde et le sens même de notre existence sont remis en question. L'insécurité qui est le lot de chaque être humain remonte des profondeurs et on n'arrive plus à se la cacher. Notre vulnérabilité et notre sensibilité sont à l'ordre du jour. On peut même penser à mettre fin à ses jours prématurément.

Sur le plan psychologique, ces événements ont un sens. Ils signifient que quelque chose en nous veut mourir. Une attitude, voire toute une façon de voir le monde, a fait son temps, et il faut la laisser aller. Cela va exiger de se détacher de cette manière d'être et en cela le fait de perdre goût au monde est une aide précieuse. Il s'agit somme toute de reconnaître l'intelligence intrinsèque d'un mouvement dépressif dans notre énergétique psychique. En effet, cette perte de sens de notre activité extérieure survient en raison du fait que nous ne nous accomplissons pas dans nos activités principales, que nous n'arrivons plus à nous reconnaître dans ce que nous faisons, ou que nous n'en saisissons plus l'utilité pour les autres.

En réalité, la dépression constitue une réponse saine à la pression qui dure depuis trop longtemps et qui a perdu son sens à nos propres yeux. Comme nous n'arrivons pas à arrêter la machine pour ainsi dire ou à reconnaître qu'il en est ainsi, le cerveau biologique déclare un état de dépression générale afin de prévenir un épuisement de toutes les ressources vitales.

Il est fort intéressant d'appliquer ces notions au monde économique. Ici aussi, la dépression survient parce qu'un mouvement d'investissement a perdu son sens. Il y a alors crise des valeurs et des doutes qui surviennent par rapport au système où les gens perdent confiance et gardent leur argent au lieu de le remettre sur le marché des valeurs mobilières. Bien entendu, l'insécurité est au cœur du problème. On découvre alors que tout notre système repose sur la confiance des investisseurs en une croissance supposée. Sans confiance, tout stagne ou, pire, rétrograde et les valeurs dégringolent sans frein. Or, la confiance, ça n'a rien d'économique ou de rationnel, c'est complètement psychologique.

Que dire alors de tous ces milliards que les gouvernements injectent dans les institutions pour guérir l'économie et garder les citoyens en état de dépenser ? Ils permettent de transfigurer la dépression en récession. Cela correspond en fait à la création d'un état artificiel qui ne saurait être que temporaire. Ce mouvement se compare à ce que nous appelons en psychanalyse jungienne une « restauration régressive de la persona ». Autrement dit, la personne se raidit et tente de donner le change en adoptant artificiellement une attitude non dépressive où tout semble aller comme avant. À l'évidence, cette stratégie ne fait que retarder la dépression véritable. Il se peut que les investisseurs reprennent confiance pour un temps et que les gens se remettent à dépenser. Pourtant, il serait terrible de ne pas profiter de cette brève accalmie obtenue par le biais d'un raidissement pratiquement héroïque sans reconnaître qu'il y a quelque chose qui ne fait plus sens dans notre façon de mener la chose économique et que notre monde est confronté à un changement radical de direction. En effet, il existe d'autres façons de voir que nous envisagerons prochainement.

Photo Guy Corneau

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