30/09/2011

La voie de la joie

Notre passé judéo-chrétien nous a ouvert à des conceptions de la voie spirituelle liées à des pratiques questionnables comme l'ascétisme ou l'abstinence sexuelle. Nous connaissons tous les excès mortifères que cela a entrainés. Même au niveau de l'évolution psychologique, il est difficile de ne pas entrevoir les complexes que nous découvrons en nous comme de nouveaux péchés dont il faudrait se débarrasser. Le passage dans le bureau du psy s'apparente la plupart du temps à une sorte de carême qui, hélas, dure beaucoup plus que quarante jours.

Il ne me viendrait pas à l'esprit de nier l'austérité qui accompagne presque toujours la découverte des abysses intérieurs. Toutefois, il me semble qu'il y a une voie qui n'est jamais explorée, celle de la joie. Bien que vibrer de joie soit le but pratiquement unique de chaque être humain et que depuis longtemps la science, après la psychanalyse, ait prouvé que le principe du plaisir dominait notre cerveau, nous hésitons encore à nous orienter selon ce qui nous réjouit véritablement.

Ceci a des répercussions inattendues. J'étais invité l'autre jour à parler à un groupe de personnes souffrant du cancer. Elles étaient en traitement ou venaient de le terminer. À la période de question, une femme proche de la soixantaine a pris la parole. Elle se sentait coupable de mener sa vie selon ce que la maladie lui avait appris, soit le respect d'elle-même et de son rythme naturel. Ainsi, elle s'offrait plus fréquemment des périodes de vacances et de voyage, chose qu'elle s'était interdite toute sa vie et qui la réjouissait au plus haut point. Son entourage immédiat se surprenait de ces changements et quelques intimes semblaient même s'en offusquer. Elle me demandait donc si elle ne devrait pas afficher la mine grave de ceux qui sont marqués par l'épreuve de façon à ne pas trop questionner ses proches.

En retour, je lui posai la question suivante : qu'est-ce qui rendrait le plus service à l'humanité souffrante ? Afficher une mine de circonstance et tempérer sa joie de vivre, ou vibrer de joie et d'inspiration, ouverte à la vie et goûtant chaque instant ? Elle n'eut pas à réfléchir longtemps pour me répondre. La joie semblait la voie toute naturelle à suivre. Toute sa vie, elle avant négligé la joie de vivre, au point de devenir extrêmement malade, et maintenant qu'elle avait compris le message profond du cancer, elle ne voulait plus retourner en arrière. D'autant plus que ce qui stimulait sa joie ne se situait pas uniquement du côté de projets égocentriques mais aussi dans le fait d'accompagner de son humanité d'autres personnes qui souffraient de la même maladie qu'elle.

La vibration de joie est si précieuse pour les êtres humains que lorsque l'existence ne se conjugue plus qu'en termes de devoirs, de performance et de responsabilités à rencontrer, le goût de la vie s'étiole. On répond alors à la pression par la dépression, par l'épuisement professionnel, ou par une maladie physique. Cela est si vrai que lorsque nous ne jouissons plus de l'intensité de la vie que nous avons choisie, nous recherchons cette sensation de vivre dans ce qu'il est convenu d'appeler une dépendance. Le plaisir d'une cigarette, les palpitations d'une nouvelle aventure sexuelle, la griserie de l'alcool, l'animation offerte par la télévision ou même le surcroît de travail nous apportent le ressenti désiré.

Or, la joie est une voie en soi, une voie fort honorable, probablement la voie la plus juste, celle en tout cas qui évite à la fois le piège de la dispersion et celui de l'ascétisme. Toutefois, cette voie repose sur certaines conceptions de l'être humain. Par exemple, nous sommes habitués à concevoir la joie comme étant quelque chose qui nous vient du dehors. Un événement survient, une personne arrive et la joie apparaît en nous. Or, si nous pouvons nous réjouir, c'est que nous portions bel et bien la joie en nous, que nous en soyons conscient ou non.

Je vous propose un exercice : notez simplement dans les jours qui suivent les éléments qui vous mettent en joie et ceux qui au contraire vous rendent tristes. Ceux qui veulent avancer plus rapidement pourront choisir de réveiller spontanément la joie en eux en se branchant pour ainsi dire sur cet état et tenteront de le maintenir le plus longtemps possible, y revenant lorsqu'ils l'oublient. Ils verront que c'est une voie fort instructive sur ce qui fait obstacle au bonheur.

Attention, n'oubliez pas de traiter tout cela comme un jeu...

Photo Guy Corneau

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