20/12/2010

Le moi : la pierre d'angle de l'individualité

Dans cette série d'articles consacrés à l'interface entre la psychothérapie et la spiritualité, je désire parler de la notion du « moi » car il est la pierre d'angle de toute démarche intérieure. Pourtant, il existe autour de cette notion de nombreux malentendus.

Pourquoi dit-on de quelqu'un qui est très en colère qu'il est « hors de lui » ? Pourquoi le schyzophrène se lève-t-il un matin en affirmant : « Je suis Jésus-Christ ! » ? Tout cela a à voir avec la structure du moi et avec sa perméabilité.

Psychologiquement parlant, le « moi » est ce qui permet de dire « je ». Il est le centre du champ de la conscience et son rôle restera central d'un bout à l'autre de la démarche intérieure. Lorsque nous disons de la personne en colère qu'elle est hors d'elle-même, nous sommes en train de dire qu'elle est en dehors de son champ de conscience habituel. Elle a quitté son « je » usuel et elle est sous l'influence d'une autre force psychique. Elle est sous l'emprise de ce qui s'appelle un complexe, c'est-à-dire une sous-personnalité plus ou moins autonome qui a pris la direction des opérations pour un certain temps. Le même raisonnement vaut pour le schyzophrène qui se prend pour Jésus. Il est lui aussi sous l'emprise d'un complexe qui lui fait dire, penser et sentir des choses qu'il ne ressent pas habituellement.

Quelle est la différence entre la personne en colère et le schyzophrène ? À vrai dire, une simple différence de degré et d'intensité : la personne en colère sait qu'elle est en colère, le schyzophrène ne sait plus qu'il n'est pas Jésus. Il est en fusion avec le contenu de l'inconscient qui est monté à la conscience et qui remplit complètement le champ de celle-ci au point que nous pouvons dire que le moi s'est fragmenté ou qu'il a éclaté sous l'impact de la pression intérieure.

Nous retrouvons ainsi le pont avec ce dont je discutais dans ma dernière chronique, à savoir la nécessité d'établir un dialogue avec les objets intérieurs que sont les fantasmes et les obsessions, les désirs et les impulsions, les humeurs et les émotions. Pour cela le moi doit être en mesure de prendre une position où il devient témoin de ce qui entre dans le champ de la conscience et qui émerge constamment de l'inconscient.

Moi faible et moi fort.
C’est ici que le concept de moi faible ou de moi fort intervient. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le moi fort n’est pas celui qui peut résister à tout ce qui monte des profondeurs en se carapaçant. Ce moi ressemble au chêne qui peut casser dans la tempête. En effet, il suffira que la tourmente intérieure devienne assez forte pour que la personne s’écroule ou affiche une attitude tout à fait opposée à son état habituel. Ainsi, la brute cache une grand sentimental et les larmes lui montent aux yeux en pensant à sa maman. Et les personnes douces ont parfois des accès de brutalité étonnants.

Le véritable moi fort possède la souplesse du roseau. Il peut être témoin de ce qui se passe dans le champ de la conscience sans s’identifier totalement aux états qui l’affectent. Le moi fort de par sa fluidité pourra tolérer de la peur, de la colère, de la haine ou du désir en lui sans avoir à réprimer le tout ou, à l’inverse, à devenir l’esclave des pressions qui l’agitent. Il devient le lieu du choix conscient. Ce sont ses décisions qui orientent le processus vital. À mesure qu’il mûrira, il s’affirmera de plus en plus comme le lieu de la conscience et l’endroit à partir duquel l’orientation d’une vie se décide.

Cette vérité psychologique peut agir sur vous comme une sorte de douche froide, car sur le chemin de la maîtrise intérieure, il devient illusoire d’aspirer à une expérience amoureuse, psychologique ou spirituelle qui saura balayer par sa force le processus décisionnel du moi et les tourments inévitables que ce processus engage. Autrement dit, il n’est pas si souhaitable de trouver le secret des secrets qui agira comme un coup de baguette magique et vous délivrera à tout jamais de vous-même. La mâturité psychologique consiste à pouvoir tolérer les tensions intérieures, à pouvoir écouter les différentes voix qui se lèvent en soi - suggérant souvent des chemins fort différents - , et à oser choisir. C’est une école de responsabilité. On n’est jamais maître de soi une fois pour toutes. Le chemin de la conscience se choisit et se rechoisit de jour en jour. Et sur ce chemin, sans le moi, on est rien.

Photo Guy Corneau

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