13/01/2011

Le moi, l'égo et le soi

Jetons un peu de lumière sur des notions comme le moi, l'ego et le soi qui entraînent plusieurs malentendus. En effet, pas plus tard que l'autre soir, j'ai entendu quelqu'un me dire qu'il voulait « abolir son ego». Sur un plan psychologique, on ne saurait être plus mal avisé. En effet, le « moi » est un terme technique par lequel on désigne le centre du champ de la conscience et il vient du terme latin « ego » qui signifie « je ». Ainsi, le moi ou l'ego est ce qui permet de dire « je » et de savoir que l'on existe de façon subjective, c'est-à-dire en tant que sujet.

Si vous faites disparaître le moi ou l'ego, il n'y a plus personne pour vivre l'expérience ni pour la goûter. Il n'y a plus d'instance ou d'organe psychique qui permet la présence. Or, qu'il s'agisse de présence à soi, aux autres ou à l'univers environnant, celle-ci est centrale à l'évolution personnelle. Si l'on fait disparaître le moi, la conscience de soi qui permet la présence et la sensation de vivre une expérience disparaît avec lui, comme lorsque nous dormons et que les frontières du moi se dissolvent.

Alors, que peuvent bien vouloir dire des expressions comme « abolir l'ego » ? Pour avoir partagé la scène avec des maîtres spirituels comme Sogyal Rinpoche, j'ai cru comprendre qu'à un premier niveau du moins, ceux-ci désignaient par « ego » quelque chose qui se rapproche plutôt de l'égocentrisme, c'est-à-dire du fait d'avoir mis son ego au centre du monde, que de la notion de moi ou d'ego utilisée en psychologie. Plus avant, ils définissent cet égocentrisme comme le fait de toujours vouloir saisir quelque chose pour en tirer profit. Ce mécanisme de saisie est constamment en action et il est à mettre en relation étroite avec nos insécurités de base. Voilà d'ailleurs pourquoi, dans le domaine spirituel, on parle du « lâcher prise ».

En réalité, il ne faut pas confondre ego et égocentrisme. L'égocentrisme peut certes voiler le moi et faire en sorte que l'expérience vécue soit totalement centrée sur soi. Cependant, le moi peut également être l'hôte de sentiments aussi nobles et généreux que la compassion. Autrement dit, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Le moi est l'organe qui permet l'expérience subjective, il en est le contenant. L'expérience qu'il vit - l'eau du bain - peut varier énormément en qualité et en valeur.

Bien entendu, lorsque l'ego accueille une expérience extatique, il est en expansion et il existe d'une façon très ténue. Mais, il existe tout de même et, à moins d'être en train de vivre une telle expérience de façon inattendue, elle a souvent été recherchée et permise par nul autre qu'un moi qui s'est rendu disponible à cet état d'ouverture.

La réalisation de soi
Ceci m’amène à parler de la notion du « soi », une autre notion qui porte à confusion. Le psychanalyste Carl Gustav Jung a introduit cette notion en psychologie : si le moi est le centre du champ de la conscience, le soi est le centre de l’individualité entière qui comporte à la fois le champ conscient et l’inconscient. Ainsi, le conscient serait comme une île qui flotte à la surface de l’inconscient, un peu comme la terre flotte dans le système solaire. Et le soi serait comme le soleil qui embrasse tout de ses rayons.

Jung a appelé « processus d’individuation » le chemin qu’un individu peut emprunter pour devenir consciemment lui-même, c’est-à-dire pour se réaliser en entreprenant un dialogue avec le soi. La réalisation du soi signifie qu’une personne devient le plus originalement possible ce qu’elle est appelée à être de par le développement de ses qualités intrinsèques et que, du même coup, elle se ressent comme étant pareille à tout ce qui l’environne. On n’est pas loin de la parole bouddhiste qui définit la réalisation par les mots : « je suis cela qui est ».

L’originalité de Jung réside dans le fait d’avoir sans cesse pointé du doigt que l’identification avec un soi omniscient et tout puissant comportait des dangers importants qui pouvaient entraîner un être à la folie ou au délire de grandeur. De même que le refus de l’inconscient menait à la névrose. Il propose donc plutôt un dialogue entre le moi et le soi[1].

À mon avis, le point de vue de Jung représente une sage voie du milieu entre le moi que l’on veut casser à tout prix et le soi que l’on exècre lorsque l’on veut s’en tenir à une voie rationaliste et volontariste.


[1] Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, Coll. Folio/Essais, Paris, Gallimard, 1973

Photo Guy Corneau

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