01/02/2012

Le spectacle du monde

Lorsque j'ai commencé mes études universitaires, un professeur en psychologie de la publicité m'avait choqué en affirmant : « Le journal télé apporte les mauvaises nouvelles, la publicité apporte les bonnes. » Je me révoltais devant une idée aussi simpliste. Elle me semblait un affront à l'intelligence humaine. Pourtant, que de sagesse dans ces mots !

Comment expliquer autrement que nous soyons prêts à nous extasier devant des publicités toujours plus « glamour » du tout dernier sandwich mis sur le marché par Mctruc ou une chaîne concurrente ? C'est inexplicable. Inexplicable à moins d'accepter l'idée que, inconsciemment, nous attendons encore le produit miraculeux qui va nous apporter le bonheur. Un produit qui va nous apporter le bonheur mais pas de n'importe quelle façon : sans que nous ayons besoin de nous en mêler. Tout comme en amour, tout comme dans chacun des secteurs de notre vie, nous résistons à la prise de conscience de notre responsabilité et de notre pouvoir de créer. Nous préférons demeurer des victimes et nous défendons chèrement cette identité. Force est de constater que l'on est habitué au malheur, tant celui que le journal télé nous présente que celui qui parsème nos existences, car il comble notre vie, au même titre que l'excitation produite par le nouveau iphone ou la dernière auto mise en marché.

L'hyper stimulation engendrée par la consommation de nouveaux produits et le temps passé à les choisir nous tient éloigné de l'essentiel. Je ne parle même pas ici de la faim dans le monde ou de la guerre. Je parle de l'essentiel en soi. Car si nous consommons, il y a une raison. Et cette raison n'est en rien étrangère à l'angoisse que produisent en nous les conditions du monde actuel. Au moment où l'air est aussi vicié que l'eau, où la banquise nordique fond comme neige au soleil, où nos précieuses économies sont menacées sur le marché monétaire, nous cherchons de précieux substituts pour ne pas avoir à vivre l'angoisse au jour le jour. Nous voulons nous en distraire. Il s'agit là d'une mesure de survie compréhensible. Toutefois, elle ne règle rien.

Avez-vous remarqué que même les compensations que nous utilisons pour endormir nos sentiments d'échec ou de frustration personnels se doivent elles aussi d'être de plus en plus radicales pour arriver à nous faire oublier que nous sommes en train de frapper un mur ? Avez-vous noté que de nombreuses activités sont maintenant affublées du qualificatif « extrême »? Il semble que nous répondions à l'angoisse extrême par le sport extrême, la pornographie extrême, la danse extrême et le chocolat intense. Mon club de santé offre même des cours de yoga extrême. Bref, il faut en rajouter pour nous garder stimulés.

Et lorsque nous arrêtons de jouer le jeu des bonnes et des mauvaises nouvelles qu'arrive-t-il ? Nous nous retrouvons face au vide de nos existences bien remplies. Nous nous débattons avec des sentiments d'ennui, de solitude ou de détresse extrêmes. Ces sentiments cachent notre véritable frayeur d'être au monde dans un univers de plus en plus menaçant. On se rend compte alors que ce qui motive une vie de performance où l'on n'a pas le temps de souffler est la peur de ne pas exister.

Ici, chacun de nous a un choix réel. Attendre que la vie lui présente la facture de tant d'abus et de renonciation inconsciente à ce qui est naturellement vivant ou bien s'offrir régulièrement des périodes de lâcher prise. Ainsi, bien qu'elle demande un effort, une promenade dans la nature en automne nous remplit. Pourtant, elle n'a rien d'extrême. De même, une méditation quotidienne où l'on déguste le simple fait d'exister dans l'abondance d'air, d'eau et de lumière qui nous entoure réjouit le cœur et le rassure. S'il y a une chose que j'ai apprise à travers les différentes épreuves de ma vie, c'est qu'il ne sert à rien d'attendre tel ou tel plateau, ou bien tel ou tel accomplissement pour respirer à l'aise. Il faut plutôt épouser un rythme qui permet de se rappeler de soi et inspirer librement à chaque pas. Car, aucun accomplissement, si grandiose soit-il, ne peut mettre en échec l'angoisse de n'être rien. L'assurance à la fois intense et tranquille d'être, peu importe ce qu'on a accompli, s'appuie sur le choix d'un rythme plus respectueux de soi et plus amoureux de la vie. Sinon, la maladie ou l'accident viendront immanquablement faire œuvre utile en nous plongeant dans la crise.

Le journal télé apporte les mauvaises nouvelles, la publicité apporte les bonnes nouvelles. Toutefois, la meilleure nouvelle est celle d'un être qui choisit la plénitude intérieure au lieu d'assister impuissant au spectacle du monde.

Photo Guy Corneau

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