24/02/2011

Les mécanismes de défense

Dans ma pratique psychothérapeutique, j'ai connu un patient qui refoulait activement son agressivité. Il s'est présenté comme l'être le plus affable du monde. Pourtant, quelques mois plus tard, il en est arrivé à frapper sa femme parce que, suite à la naissance de leur premier enfant, il se sentait négligé. L'agressivité refoulée avait pris possession de lui et il devait reconnaître cette dimension ombrageuse de sa personne s'il voulait avoir une chance de la transformer.

Comment se faisait-il qu'il n'avait jamais pris conscience de son potentiel de violence ? Parce qu'il l'avait projeté en dehors de lui, sur les autres. Je m'explique. Le moi occupe une position fragile au sein du psychisme comme centre du champ de la conscience. Il est sans cesse menacé par les autres complexes qui lui disputent sa position centrale. Aussi, pour assurer la stabilité de ce moi, se développent des instances qui agissent comme de véritables gardes du corps. Ce sont les mécanismes de défense. Leur rôle essentiel est de protéger le moi de perturbations trop fortes.

Le plus puissant de ces mécanismes de défense est la projection. Nous projetons sur les autres les parties de nous-même dont nous sommes inconscients. Ainsi, si l'on vous accuse de quelque chose, votre premier réflexe sera de dire que ce n'est pas vous qui êtes en cause mais quelqu'un d'autre. Cela vaut d'autant plus pour les parties sombres de nous-même que nous n'aimons pas rencontrer. Voilà pourquoi ce sont toujours les autres qui sont paresseux, vaurien, hypocrite ou violent. Toutefois, cela s'avère aussi pour les parties idéales que nous projetons sur les thérapeutes et les maîtres spirituels qui s'auréolent d'un éclat divin à nos yeux.

Cependant, si les mécanismes de défense favorisent la survie du moi, ils perpétuent aussi l'illusion que le moi est le seul maître à bord et que l'inconscient n'existe pas. Au point que lorsque les mécanismes de défense deviennent trop rigides, ce sont des événements tragiques qui devront bouleverser le moi et l'aider à évaluer de façon plus relative sa position. Ces événements favorisent le réveil de certains complexes qui acquièrent alors la puissance nécessaire pour submerger momentanément la conscience et prendre la direction des opérations.

Du reste, ces événements ne sont pas toujours tragiques. Pensez au fait de « tomber en amour » comme on dit au Québec. Vous vous retrouvez soudainement plus généreux, plus fantaisiste, plus confiant ou plus craintif que vous ne l'êtes dans votre état habituel. D'autres dimensions de vous-même sont montées à la surface et vous les incarnez même si vous avez toujours accusé les autres d'être sentimentaux et « fleur bleue ». Il en est de même avec l'agressivité.

Dans une démarche de développement personnel, le retrait des projections constitue un exercice pratique primordial. Il s'agit en somme de se rendre compte que tout ce que nous voyons chez les autres est en somme une partie de soi. Nécessairement puisque si tel n'était pas le cas, nous ne pourrions pas reconnaître ces parties chez les autres. Cet effort de prise de conscience constitue l'essentiel de ce qu'il y a à faire au niveau psychologique pour prendre le chemin de soi. Cela signifie, dans un premier temps, une sévère confrontation avec l'ombre, c'est-à-dire avec les parties rejetées de soi, celles dont nous avons honte et qui ont fait l'objet de refoulement et de suppression, deux autres mécanismes de défense.

Mon patient accusait sa femme d'être dure envers lui. Il enviait l'attention qu'elle accordait à leur enfant. Cela le violentait et ses mécanismes de défense ont cédé sous l'assaut de la pression intérieure. À la longue, le retrait de ses projections lui a permis de trouver un comportement mieux adapté à son nouveau contexte de vie. Cela lui a permis également de constater le grand avantage associé à la reconnaissance d'éléments agressifs en lui. Il a pu apprendre à exprimer ses frustrations et ses besoins sur le plan verbal au lieu de tout passer sous silence et de tout casser. Il a appris à s'affirmer plus adéquatement et son sentiment de sécurité s'en est trouvé rehaussé. L'épreuve lui a permis de faire un pas de plus vers l'autonomie.

Photo Guy Corneau

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