22/12/2011

Les olympiques de la souffrance

Les Jeux Olympiques m'ont amené à penser que nous pourrions organiser des sortes d'Olympiques de la souffrance. Pour monter sur le podium et se mériter les honneurs, un participant devrait faire valoir ses souffrances les plus intimes et raconter les coups les plus douloureux de son destin personnel. Une enfance difficile où quelqu'un s'est senti rejeté par sa mère ou par son père pourrait se mériter une participation aux jeux. Si cela s'est accompagné de sarcasmes et d'humiliations, nous pourrions entrevoir une médaille de bronze. Ceux et celles qui ont été victime d'abus de toutes sortes se verraient décerner des médailles d'argent. La plus haute marche du podium serait réservée aux victimes de véritables traumas. Violé(e), battu(e), séquestré(e) aurait une chance de remporter une triple médaille. Nous prendrions exemple sur l'ex-président Marcos des Philippines qui aimait exhiber les cicatrices de ses blessures de guerre aux journalistes, question de prouver sa virilité et sans doute de justifier des décennies d'exploitation de son propre peuple. Comme il était le plus meurtri, il pensait sans doute avoir droit à la plus grande sollicitude.

En effet, sous les apparences, il est malgré tout question d'amour. Le roman intime de nos souffrances nous rend intéressant aux yeux des autres. Il nous permet de sortir de l'anonymat car nous avons une histoire à raconter. Nous jouissons alors d'un sentiment d'exister qui nous rassure. Nous avons gagné un peu de la sympathie d'autrui et, finalement, nous sommes à la hauteur du malheur collectif même si nous ne pouvons pas monter sur le podium des véritables olympiques. L'attachement à nos drames agit en somme comme un prix de consolation dans une vie qui manque d'intensité, de sens et de créativité. Je rigole bien sûr. Il n'en reste pas moins que l'abonnement à la catastrophe intime est difficile à résilier parce qu'il nous offre une identité au quotidien.

Je ne suis pas loin de penser que le soin que nous mettons à raconter nos mésaventures avec force détails sert précisément à ce renforcement identitaire au jour le jour : « Regardez-moi, je suis soumis(e) au destin au point qu'il ne m'arrive que des choses regrettables qui me gardent dans l'impuissance, peu importe les efforts que je fais pour m'en sortir. » En effet, certains jours, n'avons-nous pas l'air de courir le cent mètres, le mille mètres, que dis-je, le marathon de la difficulté, avec toutes les grimaces assorties à l'effort déployé ? D'une haute valeur sociale, les Olympiques de la souffrance serviraient à justifier chacun dans sa vie de victime apparemment non choisie, et à conforter les spectateurs dans les différentes épreuves qui les affligent.

Le problème réside dans l'attachement à la souffrance
Je ne voudrais pas avoir l'air cynique en parlant ainsi. J'ai un profond respect pour la souffrance humaine. Elle possède son intelligence, elle vient nous dire quelque chose, elle a un sens. Un rhume peut signifier que nous sommes fatigué et qu'il est temps de se reposer. Le problème ne vient pas de là. Il réside dans notre attachement à la souffrance. Au lieu d'en apprendre quelque chose, nous la retenons à notre table par peur d'être seul. Mais, à la longue, cette invitée au banquet de la vie est de plus en plus dérangeante parce qu'elle n'est pas entendue. Elle est venue nous dire que nous ne suivons pas nos élans, mais nous préférons nous plaindre plutôt que d'aller vers eux.

Récemment, une amie me racontait qu'elle est allée suivre un séminaire auprès d'un homme qui enseigne que nous avons uniquement besoin de quatre expressions pour vivre en paix avec nous-même et avec les autres : « je t'aime, je suis désolé, pardonne-moi et merci ». Les gens qui apprennent à avoir des vies en cohérence avec de telles injonctions positives n'ont aucune chance de participer aux Olympiques de la souffrance. Pour être admis, il faut en connaître deux autres : « Ce n'est pas moi !» et « C'est de ta faute ! »

Je blague, je blague. Il n'en reste pas moins que nous finissons par passer nos bons coups sous silence car nous ne sommes pas certain que cela va intéresser les autres. Ce que nous ressentons lorsque nous sommes au meilleur de notre goût de vivre reste prisonnier en nous. Pourtant, le succès des véritables Olympiques n'est-il pas dû au fait d'être témoin des accomplissements d'athlètes qui ont suivi leurs élans ? Ils nous inspirent car ils incarnent nos rêves les plus secrets : sortir du rôle de victime pour créer une vie à l'image du meilleur de ce que nous sommes, une vie à la mesure de nos capacités d'amour, de générosité et de créativité. Bien entendu, ça demande quelques heures d'entraînement...

Photo Guy Corneau

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