22/04/2015

Père présent, enfant gagnant

De l'avantage d'avoir une mère et un père.

Le père personnel, à savoir le père affectueux qui prend soin de l'éducation des enfants et qui participe à l'organisation familiale est en train de prendre pied. Dans le passé, outre le rôle de pourvoyeur, la fonction du père en ce qui concerne la famille s'est souvent résumée à celle de veiller sur la discipline. Ceci ne veut pas dire que les enfants n'ont jamais eu de père affectueux mais plutôt que son office n'était pas vu comme essentiel lorsqu'il s'agissait de donner des soins et d'entretenir une relation personnalisée avec les enfants. En réalité personne n'était en mesure de préciser la nature de son rôle.

Afin de le préciser, l'éminente Université Harvard, aux États-Unis, a décidé de mener une étude. [1] Cette recherche fait bien ressortir l'avantage d'avoir deux parents impliqués. L'équipe du Dr James Herzog, composée de psychiatres, de psychanalystes, de sociologues, de travailleurs sociaux et d'infirmières psychiatriques, a suivi l'évolution d'une centaine de maisonnées. Ces familles répondaient à deux types : des familles où le père était très présent, jouant avec les enfants régulièrement et participant d'emblée à l'organisation familiale, et d'autres familles, plus conventionnelles, où le père était présent mais participait peu à la vie commune. Ils ont observé des garçons et des filles pendant 15 ans, soit à partir du moment où ils étaient de tout jeunes nourrissons jusqu'à leur adolescence.

Ils se posaient les questions suivantes : Est-il vrai que les pères et les mères s'occupent différemment des enfants et quelle est la nature de cette différence ? Y a-t-il un avantage pour les enfants à avoir une mère et un père ? Ils se sont rendu compte que les enfants qui avaient eu la chance d'avoir une mère et un père participant activement à leurs jeux avaient manqué moins de jours d'école, avaient présenté moins d'épisodes psychosomatiques, n'avaient pas eu de problèmes particuliers d'apprentissage, s'étaient montrés plus actifs et avaient pris plus de responsabilités dans la vie parascolaire.

Aux yeux des chercheurs, au moment où ils atteignaient l'adolescence, ces enfants avaient au moins deux ans d'avance sur les autres enfants aux plans affectif et cognitif. La retentissante conclusion de leur étude est la suivante : ces enfants avaient développé une barrière naturelle contre les traumatismes de l'existence. En d'autres mots, ils résistaient mieux au stress et à l'angoisse de vivre, comme si leur système immunitaire psychologique était plus fort.

Comment se faisait-il que ces enfants réagissaient aux difficultés en inventant et en créant des solutions plutôt qu'en restant passifs ? À la lumière des données qu'ils avaient recueillies, données concentrées sur la façon de jouer des pères et des mères avec les enfants, ils ont d'abord noté les différences suivantes : la mère a tendance à s'adapter aux humeurs et aux besoins de son enfant, alors que le père a plutôt tendance à demander à l'enfant de s'adapter à ses besoins et à ses humeurs.

Dans le monde maternel, l'enfant évolue dans un univers sécurisant et chaleureux où l’on s'adapte à lui. Une mère va souvent abandonner une tâche pour jouer avec son enfant ; elle va souvent choisir des jeux qui correspondent à son âge ; et elle accepte de se sacrifier pour cette œuvre éducative. Le monde du père apparaît d'emblée comme plus insécurisant et parfois même comme plus menaçant. On y exige des habiletés que l'enfant n'a pas encore développées qu'il ne connaît pas et qui sont souvent mal adaptées à sa réalité.

D'où vient donc la force des enfants qui ont connu l'attention d'un père et d'une mère ? Pour les chercheurs, elle vient de la différence même d'interaction du père et de la mère avec l'enfant. Quand le père exige de son enfant qu'il s'adapte à une nouvelle tâche, il l'oblige en quelque sorte à changer de vitesse sur le plan émotif. D'ailleurs, les enfants expriment souvent le déplaisir associé à ce changement de vitesse par des cris et des pleurs. Mais, après un certain temps, ils se prennent au jeu et prennent même le contrôle des jeux du père. L'enfant que le père lance dans les airs au bout de ses bras pour le reprendre quand il retombe n'éprouve pas nécessairement cet exercice comme agréable au point de départ, mais peu à peu il y prend plaisir et, finalement, il en redemande.

L'enfant a besoin des stimulations nouvelles apportées par le père pour évoluer. Il a besoin de la différence d'interaction de ses deux parents parce qu'elle oblige son adaptation. Elle l'entraîne à plus de flexibilité et c'est cette même flexibilité qui lui servira plus tard devant les difficultés de la vie.

Les enfants qui ont été élevés dans un monde où l’on s'adaptait à leurs besoins sans leur apporter de défis stimulants ont tendance à rester plus passifs devant les difficultés de la vie. En fait, ils y répondent souvent par une sorte de défaitisme. Ils deviennent malades et s'absentent de l'école. Ils ont des épisodes psychosomatiques et des mauvaises notes. On comprend fort mal ce qui leur arrive parce qu'on a tout donné à ces enfants. De fait, on leur a sûrement donné un petit cocon bien ajusté à leurs besoins, mais on a oublié de leur donner des stimulations suffisantes pour entraîner leur combativité. Ainsi, au lieu de protester et d'inventer de nouvelles avenues, ils attendent que le milieu leur procure ce dont ils ont besoin, comme la mère le fait lors de l'enfance.

Lors de la présentation de cette étude à Montréal, le Dr Herzog a présenté une vidéo. On y découvre un père, compositeur de musique, qui pratique son métier à la maison alors que son épouse travaille à l'extérieur. Le couple a une petite fille de trois ans. Voyant sa mère partir et son père se mettre au piano à 9h00, la petite désespère déjà de se retrouver seule avec ses jeux. À 9h15, elle est en pleurs et réclame toute l'attention de son père. À 10h30, c’est encore le même scénario, malgré les incitations du père à ce qu'elle le rejoigne au piano. Progressivement le père réussit pourtant à tirer l'enfant vers son propre monde et l’on finit par la retrouver assise avec lui, chantant l'air de musique qu'il est en train de composer et tapant joyeusement sur le clavier.

À 16h00, au moment où la mère revient du travail, la petite fille resplendit de bonheur, parfaitement bien adaptée à la tâche d'assistante que son père lui a proposée.

En visionnant cette vidéo, la question suivante me vint à l'esprit : « Combien de mères auraient fait de même ? Combien de mères n'auraient pas simplement abandonné ce qu'elles avaient à faire pour s'adapter aux besoins de l'enfant ? »

La différence d’interaction qu’offre le père présent représente assurément un plus pour l’enfant. Elle le rassure par rapport à ses capacités d’adaptations à des réalités nouvelles. Cependant, il est important de relativiser les trouvailles de l’étude en précisant que dans un couple qui fonctionne bien, les fonctions de père et de mère sont tenues à la fois par l’homme et la femme. À l’évidence, ce n’est pas toujours la mère qui s’adapte et le père qui pose des limites. Vues sous cet angle, les trouvailles des chercheurs peuvent indiquer à la mère monoparentale que la surprotection ne constitue pas la meilleure stratégie pour guider les enfants vers l’autonomie et que même en l’absence du père, la fonction psychologique de ce dernier doit pouvoir s’exercer. De cette façon, on s’assure que dans tous les cas l’enfant demeure gagnant.


[1]James M. Herzog. Father Hunger: Explorations with Adults and Children. The Analytic Press, Inc. 2001. 336 pp.

Photo Guy Corneau

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